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Discussion avec Carole Martinez

24 Juin 2012 - Auteur du Domaine des Murmures

Discussion en profondeur avec Carole Martinez auteur du Domaine des murmures. 

                                                          

 Le Domaine des murmures fut un des succès de la rentrée littéraire de 2011. Il a obtenu le Goncourt des lycéens et fut un de nos premiers coups de coeur. L'histoire de cette jeune fille qui choisit de donner sa vie à Dieu, a continué à nous hanter tout au long de cette année. Nous avions tant de questions à poser à son auteur ! Finalement, l'envie fut plus forte, et Carole Martinez a réussi à se rendre disponible afin de répondre à toutes nos interrogations... 

Votre conte a-t-il une clé ?

 Je pense qu'il y en a plusieurs, en fonction des lecteurs. Je voulais faire de ce livre une mécanique à imaginer, à s'émerveiller. A chacun de se fabriquer ce qu'il veut en fonction de sa personnalité. Je voulais laisser à chacun sa liberté, même si l'histoire se passe entre quatre murs ! Il paraît d'ailleurs qu'il y a des lecteurs qui ont souffert dans cette cellule coincée avec Esclarmonde ! 

Vous êtes-vous inspirée d'une mystique ayant existé ? On pense à Thérèse d'Avila, mais peut-être est-ce un hasard ? 

Ce n'est pas elle en particulier, j'ai fait de nombreuses recherches, j'ai lu beaucoup de textes mystiques. Une religieuse mexicaine m'a sans doute plus inspirée qu'une autre, il s'agit de Juana Inès de la Cruz, une religieuse poétesse du XVIIème siècle. Elle a entretenu une correspondance prolifique avant qu'on lui impose un vœu de silence lorsqu'elle a commencé à avoir trop de pouvoir.

                                                          

				                Pour en savoir plus. 

Le fait qu'on impose à Esclarmonde le silence était une référence à cette femme. Je me suis aussi beaucoup inspirée de ma propre histoire, de ma propre crise de foi. J'ai été moi-même très tentée par une voie radicale, telle que l'on peut l'être à 14 ans... Esclarmonde a un rêve de sainteté, un besoin d'absolu. Prendre une décision d'une telle radicalité à 15 ans ne pouvait que se terminer mal. De ce don total, elle acquiert un certain pouvoir, mais on finit par lui arracher la parole, et elle finit par se perdre. Elle perd la foi en Dieu pour en retrouver une dans dans la part divine qu'elle voit dans chaque homme. 

C'est cela que j'ai voulu écrire : j'ai voulu faire tomber Dieu dans l'œil d'un homme.

Votre écriture est très imagée, le lecteur avance dans une succession de plans. Votre écriture est très « cinématographique ». Est-ce voulu ? 

Cette femme est enfermée dans une cellule, sa vie est réduite à une succession d'images qu'elle imagine d'après ce qu'elle entend, ce qu'elle perçoit. J'avais envie de travailler des miniatures. De lui permettre d'observer très longtemps quelque chose. Le reclusoir est forcément un lieu de contemplation : une fraise des bois, un vol d'étourneaux, tout prend une autre dimension lorsque l'on est enfermé. La contemplation permet de rendre les petites choses intéressantes, de prendre son temps pour mieux percevoir les choses. Le zapping crée l'ennuie !

J'ai aussi beaucoup travaillé sur ses hallucinations, ce qui en soi est beaucoup plus cinématographique ! Les croisades, les guerres qu'elle perçoit, tout ce mouvement du monde qu'elle voit à travers les mains de son fils sont de vrais moments de cinéma. Je voulais surtout opposer la contemplation au monde tel qu'il est. 

Selon la tradition chrétienne, on pouvait voir le monde dans les stigmates du Christ. Je me suis servi de cette tradition pour qu'elle soit un moyen pour mon héroïne de s'ouvrir au monde. D'ailleurs, il y a un glissement certain et dangereux qui se fait du Christ à son fils. Du Fils de Dieu vers le fils d'un homme. Son enfant prend la place de Dieu. Mais c'était aussi, d'une manière plus universelle, une métaphore sur la toute-puissance qu'un bébé peut avoir sur sa mère, et sur le fait qu'une maman redécouvre le monde à travers les yeux de son enfant ! 

On raconte que vous allez faire du cinéma ? 

 J'ai toujours rêvé d'écrire des scénarios, avant même de vouloir écrire des romans. J'ai raté tous les examens pour rentrer dans les écoles de théâtre ou de cinéma... Je me suis donc réfugiée dans le roman qui est un genre très libre qui ne requiert pas de technique particulière contrairement à l'écriture d'un scénario : on est limité par le temps, par un budget, par les souhaits des uns et des autres... Je vais pouvoir prendre ma revanche : j'ai enfin réussi l'examen d'entrée dans l'école de cinéma dont je rêvais, je suis en train d'apprendre la technique.

Mon objectif est d'écrire le scénario de mon livre précédent Le coeur cousu

Avez-vous prévu d'écrire un autre livre ?

 Mon projet initial était d'écrire 7 livres sur 7 femmes ayant vécu à des époques différentes, le dernier se passant à notre époque. Mais je n'ai pas trop le temps en ce moment, j'ai un peu de mal à trouver la paix nécessaire au travail, terminant tout juste la ronde de la promotion de mon livre. Tant de rencontres ! Il faut les digérer et avoir le temps de se recentrer sur son travail, ce qui n'est pas encore le cas ! En même temps, je dois tant aux lecteurs et aux libraires, sans eux mon premier livre n'aurait pas connu un tel succès, je leur dois bien ça, même si parfois, j'en ai un peu le tournis. 

Il faut partir vous ressourcer dans un couvent ! 

Oui, sans doute ! J'en ai toujours rêvé...

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