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01 Juin 2012 - Entretien exclusif avec l'auteur de Penelope Green
Béatrice Bottet vient de publier aux Editions Casterman le deuxième tome des tribulations de Penelope Green, une jeune journaliste anglaise qui parcourt le monde à la fin du XIXe siècle. Elle nous a reçu chez elle où nous avons bu un délicieux thé aux épices aux senteurs exotiques, et discuté à bâtons rompus d’Histoire médiévale, de fantastique et de la condition des femmes.
C’est dans son quartier de Belleville, entre les anciennes carrières et le mur d’enceinte de Paris qu’elle a situé les aventures de Rose-Aimée, la « grande sœur » de Penelope. Mais cette dernière, globe-trotteuse en jupons, part cette fois en mission en Amérique après avoir écumé les bas-fonds de Londres. Entretien.

Isabelle Franciosa pour Casterman.
Comment vous décidez-vous à écrire un roman ; comment vous renseignez-vous pour écrire des romans si réalistes ?
J’ai lu beaucoup de livres sur la vie des marins au 19ème siècle. Ça me plaît bien, alors que je n’ai jamais mis les pieds sur un bateau. J’avais lu un livre, Deux années sur le gaillard d’avant de Richard Dana. C’est l’histoire authentique d’un étudiant new-yorkais qui, pour se refaire une santé, va être deux ans simple marin sur un navire marchand qui fait le trajet du Cap Horn à la Californie. Il a découvert là une aristocratie du métier. Ces gars ont un courage extraordinaire, vous les voyez monter tout en haut des mâts, il y a du danger, les tempêtes, les risques, les superstitions... Ils mangent mal, ils ne dorment jamais plus de trois ou quatre heures de rang, ils sont payés des rondelles de carottes … et l’auteur dit qu’il n’a jamais vu de gars avec autant de noblesse d’âme, de fierté de leur métier. D'où un héros marin, qui a un peu glissé de Rose-Aimée aux aventures de Penelope.

Pourquoi avez-vous fait de Penelope une Anglaise ? Vous connaissez Londres ?
Non, en fait c’est pareil, je suis très inspirée par mes lectures. J’avais lu des ouvrages sur les méthodes policières, sur les grands criminels… Et sur Jack l’Eventreur, il y a à chaque fois une description du Londres du XIXe siècle. Je me suis dit alors : mon prochain bouquin, ce sera Londres, les bas-quartiers horribles pleins de ruelles mal famées, d’une misère grouillante… C’est fascinant, c’est la fascination de l’horreur.
Avez-vous une période historique préférée justement, puisque vous avez un peu touché à tout ?
J’aime bien l’ambiance médiévale, surtout les XIIIe-XIVe siècles. C’est la période qui m’a le plus intéressée tout au long de ma vie. Et le XIXe aussi. Mais l’histoire officielle m’intéresse beaucoup moins que le style de vie, l’histoire des mentalités. Louis XIV, ce n’est pas mon truc : comment avoir un héros qui porte une perruque ridicule ?

Le fait que beaucoup de héros de romans pour jeunesse soient orphelins, en fait c’est un rêve d’enfant. On a plus de parents, on a de quoi vivre, c’est génial !
Bien sûr, c’est génial. Si elle avait gardé ses parents, Penelope serait mariée à 18 ans, avec un mari qui lui dirait quoi faire. Comme son prétendant dans le premier tome. Wilfried veut la plier à ce qu’est la vie d’une jeune fille de bonne famille. Donc Penelope a la chance (façon de parler) de ne plus avoir de mère. Si la mère avait vécu, elle l’aurait corsetée au propre comme au figuré.
Comme dans les Grimoires, comme dans Rose-Aimée… les filles sont mieux éduquées, elles savent plus de choses, elles sont d’une classe sociale ou intellectuelle supérieure aux garçons. Mais les garçons, ils ont pour eux du dynamisme, du vrai courage, de la vraie bonté d’âme. J’aime beaucoup mes héros.
Ecrivez-vous pour quelqu’un, avez-vous un lecteur idéal ?
Non, j’écris pour moi. J’écris l’histoire que j’ai envie de lire. Je ne sais pas moi-même comment ça finit, comment ça continue. Je crée un décor, je crée un personnage… Je connais les grandes lignes du roman. Quelque chose naît en quelque sorte malgré moi : un décor souvent, un personnage, une anecdote, quelque chose que je vis, une idée, et je brode autour de ça…
Mais je suis en permanence dans la documentation. J’aime être aussi près que possible de la réalité sans que la réalité soit trop pesante, parce que j’ai toujours peur d’une erreur historique. C’est plutôt une ambiance. Beaucoup de lecteurs m’ont dit : l’ambiance est superbement reconstituée, on s’y croirait. J’aime bien l’idée d’enseigner quelque chose sur une époque.
Quelle est votre plus grande ambition en tant qu’auteur ?
Ça, c’est très difficile ! Le livre qui a marqué ma vie, c’est Argile et Cendres, un livre totalement méconnu qui se passe au XIIe siècle. [1]

Il y a un aussi auteur que j’aime énormément, j’aurais voulu être elle. C’est une Américaine pas très connue : Judith Merkle Riley. Trois de ses livres sont traduits.[2] C’est exactement ce que j’aime : des héroïnes devenues féministes à cause des circonstances, une intrusion du fantastique très subtile, et c’est sentimental à la fois. J’aurais voulu écrire comme elle, j’ai trouvé mon vrai double en écriture.
Vous avez plusieurs tomes de Penelope en vue ?
Il doit y en avoir un par continent. Après l’Angleterre, l’Amérique. Le prochain, c’est la Chine : Penelope est toute seule parce que Cyprien a repris la mer, il a besoin de travailler. Donc Penelope s’ennuie, c’est bientôt Noël, ça fait trois mois qu’ils sont rentrés d’Amérique. Or, Cyprien surprend une conversation au port du Havre, il comprend que c’est une histoire de contrebande, et il écrit à Penelope qu’il va suivre les contrebandiers en Chine et elle va essayer de le rejoindre. Ecrire des articles sur les femmes chinoises, les pieds bandés… C’est une ambiance prérévolutionnaire, avec la guerre de l’opium etc.
Donc encore trois tomes de Penelope Green ?
Oui, après la Chine, l’Afrique. Je compte faire quelque chose en Egypte. C’est le début de l’archéologie, c’est très intéressant mais je n’ai que le cadre. Le suivant, ce sera en Océanie. Et après, retour en Europe avec l’histoire de Cyprien, car il a un passé…
Avez-vous des conseils de lecture pour ceux qui ont aimé Penelope Green ?
Les Merkle-Riley, évidemment. Mais, en fait, je ne lis pas beaucoup de livres qui correspondent à ce que j’écris. Je lis beaucoup de documentaires. Des polars aussi, des histoires horribles, James Ellroy, à une époque Stephen King, Elizabeth George…
[1] Zoé Oldenbourg, Argile et cendres, Gallimard 1946, disponible en Folio. [2] Judith Merkle Riley, La jeune fille aux oracles, Presses de la Cité 1997 Le jardin des maléfices, Presses de la Cité 1998 Le maître des désirs, Presses de la Cité 2000
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